Le Moyen-Orient après la chute de Bachar El-Assad
Une analyse du Vice-amiral d'escadre (2s) Patrick Hébrard, membre du Bureau d'EuroDéfense-France
Analyse mise à jour le 19 mars 2025
La chute des Alaouites en Syrie, l’affaiblissement du Hamas et du Hezbollah et l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis obligent à reconsidérer l’évolution de la situation au Moyen-Orient et son impact dans son environnement.
Les commentaires des journaux laissent entendre que la Turquie sort renforcée de ces événements au détriment de la Russie et de l’Iran. Si les cartes sont effectivement à rebattre, il est sans doute encore trop tôt pour confirmer cette nouvelle donne.
Après un an d’une offensive dévastatrice dans la bande de Gaza, où elle a affaibli le Hamas et éliminé ses principaux dirigeants, l’armée israélienne a concentré ses opérations au Liban, menant depuis le 23 septembre des frappes intenses principalement sur les bastions du Hezbollah.
1/ Israël
Sur le front de Gaza, l’armée israélienne a poursuivi son offensive aérienne et terrestre dans le territoire palestinien ravagé, en proie à un désastre humanitaire. Le parlement israélien a voté l’interdiction des activités de l’UNRWA – soupçonnée de soutenir le Hamas – à Gaza et en Cisjordanie. L’ONU estime à 42 000 le nombre de morts palestiniens. Les négociations sur la libération des otages qui étaient toujours au point mort ont fini par aboutir sous la pression des Etats-Unis. Un accord de cessez-le-feu, signé le 16 janvier, est entré en vigueur le 19 janvier permettant de libérer 33 otages israéliens contre 737 prisonniers palestiniens. Les trois premières otages ont été libérées le dimanche 19 janvier en échange de la libération de 95 prisonniers palestiniens, suivies de 4 autres le 25 janvier contre 200 palestiniens et de 6 autres otages la semaine suivante. Mais sur les 33 otages annoncés, 8 sont décédés.
Les Palestiniens déplacés commencent à retourner dans le nord de Gaza, mais la situation reste tendue. Le Président Trump a proposé, le 27 janvier, d’expulser tous les Palestiniens de Gaza en Égypte et en Jordanie. Cette proposition, approuvée par les extrémistes religieux du gouvernement israélien, a été refusée par les deux pays et les Palestiniens. Lors de sa rencontre avec Netanyahu, Trump a lancé l’idée de placer Gaza sous contrôle américain pour reconstruire la région et en faire la « côte d’Azur du Moyen Orient ». L’Arabie Saoudite s’est immédiatement opposée à cette décision.
En Cisjordanie, l'armée israélienne a lancé une opération militaire dans le camp de réfugiés de Jénine, le 23 janvier, devenu, selon Netanyahou, un repère de terroristes. Cette opération, baptisée « Mur de Fer », a déjà fait fuir des centaines de Palestiniens et provoqué une dizaine de morts et de nombreux blessés. L’évacuation des Palestiniens se poursuit encore aujourd’hui permettant aux colons israéliens de s’installer dans les territoires abandonnés. Volker Turk, Haut-Commissaire de l’ONU considère que cette annexion illégitime équivaut à un crime de guerre. Prévoyant ce risque, Israël s’est désengagé du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies en janvier 2025.
Au sud Liban, les troupes israéliennes étaient engagées depuis le 30 septembre dans une offensive terrestre en vue de neutraliser les combattants du Hezbollah. Mais les tirs de roquettes et de missiles depuis le Liban ont continué malgré les bombardements intensifs de l'aviation israélienne sur le sud du Liban, Beyrouth et Baalbek ainsi que l'élimination de Nasrallah et de plusieurs dirigeants du Hezbollah. Une quinzaine de soldats de la FINUL ont été blessés par des tirs israéliens et du Hezbollah. Plus d'un million de personnes se sont réfugiées dans le nord du Liban, provoquant des tensions avec la population.
L'ONU a alerté sur un manque de fonds pour l'aide humanitaire au Liban et s'inquiétait également du risque de destruction des villes historiques de Sour au sud et de Baalbek à l'est, qui ont été touchées par des frappes aériennes israéliennes.
Un cessez-le-feu a été conclu le 26 novembre et laissait 60 jours aux belligérants pour confier la place aux forces armées libanaises appuyées par la FINUL. Le nouveau Président du Liban, le général Joseph Aoun, élu le 9 janvier, soutient l’accord sur le cessez-le-feu. Mais les violations répétées de la trêve repoussent la date du transfert – 25 personnes ont été tuées depuis le 26 janvier par l’armée israélienne.
En Syrie, Israël a effectué des centaines de frappes aériennes sur des bases militaires et a étendu son contrôle dans la zone tampon démilitarisée sur les hauteurs du Golan. Occupés par la reconstruction du pays, il est peu probable que les nouveaux dirigeants syriens s’engagent dans un conflit armé avec Israël.
Les bombardements sur Gaza par l’aviation israélienne ont repris le 16 mars provoquant de nouveaux morts et le mécontentement du monde arabe
L’avancée israélienne sur les deux territoires palestiniens, Gaza et la Cisjordanie, laisse penser à une mainmise sur ces deux territoires avec le soutien des Etats-Unis. Une telle décision risque de provoquer de nouvelles tensions avec les pays arabes et le déplacement de la population gazaouie, des soulèvements anti-juifs dans de nombreux pays et en particulier en Europe.
2/ Liban
Le 27 novembre, après 65 jours de combat et l’élimination de Nasrallah [1] ainsi que des milliers de libanais et celle de 70 soldats de Tsahal, les deux belligérants ont accepté un cessez-le-feu conduisant au retrait de l’armée israélienne du Liban dans 60 jours et son remplacement par l’armée Libanaise. Le Hezbollah devait aussi se retirer de la frontière sud du Liban. Malgré cet accord, obtenu avec le soutien des Etats-Unis et sous son contrôle, le cessez-le-feu a été interrompu à plusieurs reprises. Les bombardements israéliens ont repris à la frontière syro-libanaise et dans la vallée de la Bekaa pour empêcher les transferts d’armements du Hezbollah.
Après deux années sans président, le général Joseph Aoun, ancien commandant en chef de l’armée libanaise, a été élu le 9 janvier par 99 voix sur 128, accueilli favorablement par les Etats-Unis, l’Europe et l’Arabie Saoudite. Il a désigné Nawa Salam, diplomate et président de la Cour internationale de justice de La Haye, comme premier ministre. La préoccupation d’Aoun est maintenant de composer rapidement son gouvernement.
Considérant que l’armée libanaise n’avait pas encore pris position dans le sud et repoussé les éléments du Hezbollah qui devaient remonter au nord du fleuve Litani avec ses armes lourdes, l’armée israélienne a demandé à prolonger le cessez-le-feu et sa présence jusqu’au 18 février, date qui a été validée par les USA et par le président libanais. Mais, dès le 27 janvier, la population chiite du sud Liban a tenté de retourner dans ses villages, encore occupés par l’armée israélienne qui a ouvert le feu et fait 22 morts et 124 blessés. Les Israéliens restent sceptiques sur la capacité de l’armée libanaise à imposer au Hezbollah de respecter l’accord du cessez-le-feu pour contrôler la zone sud avec la force de l’ONU.
Aoun ne souhaite pas un conflit avec Israël, mais il y va de sa crédibilité. Il était conscient que l’existence d‘un gouvernement donnerait plus de crédit aux autorités libanaises pour négocier ses décisions avec un Hezbollah fragilisé et obtenir le retrait des Israéliens. Après plusieurs semaines de négociations, le gouvernement s’est réuni le 8 février.
Malgré le cessez-le-feu, Israël poursuit ses bombardements sur le Hezbollah. Le 10 mars, une rencontre entre les responsables israéliens et libanais en présence des représentants des Etats-Unis et de la France a convenu de la création de trois groupes de travail pour traiter des cinq points contrôlés par Israël au Liban Sud, de la Ligne bleue (la ligne de démarcation surveillée par l’ONU entre les deux pays depuis l’année 2.000) et des prisonniers libanais détenus par Israël. Cinq d’entre eux ont été libérés par Israël.
Des combats ont eu lieu à la frontière entre le Liban et la Syrie entre les habitants libanais, majoritairement chiites, réputés proches du Hezbollah et des membres de l’armée syrienne, après la mort de 3 soldats syriens, faisant 7 morts et 52 blessés. L’armée libanaise est intervenue le 17 mars et un cessez-le-feu a été décidé entre les deux pays.
3/ Syrie
Le 8 décembre 2024, le Président Bachar el-Assad est renversé par l’offensive rebelle en Syrie. La rapidité de cette offensive a surpris. Jusque-là, le régime de Bachar el-Assad contrôlait les deux tiers du territoire avec le soutien de la Russie, de l’Iran et du Hezbollah. Les forces démocratiques syriennes (FDS), soutenues par les Kurdes, tenaient le nord-est du pays. Une troisième zone, dans la région d’Idlib, au nord-ouest était occupée par divers groupes, soutenus par la Turquie, dont le Hayat Tahrir al-Sham (HTS). L’offensive a été lancée le 27 novembre par ces groupes, dirigés par HTS, qui se sont emparés d’Alep en 48 heures et ont fait leur entrée à Damas le 8 décembre.
Le régime de Bachar el-Assad tenait grâce au soutien que lui fournissaient la Russie et l’Iran. La guerre en Ukraine a obligé la Russie à rapatrier une partie de ses effectifs en Syrie et les bombardements d’Israël, après le 7 octobre, ont détruit les forces iraniennes et celles du Hezbollah en Syrie. Erdogan avait proposé une rencontre avec Assad que ce dernier avait refusé. Cet affaiblissement du régime et de l’armée syrienne a fourni une opportunité aux forces rebelles, avec l’accord de la Turquie.
Une réunion avait eu lieu au Qatar le 7 décembre entre la Russie, l’Iran et la Turquie. Les trois pays avaient sans doute conclu que le régime de Bassar el-Assad allait s’effondrer et se répartissaient les tâches. Il est difficile de le savoir. Mais cette nouvelle donne sert les intérêts d’Erdogan qui souhaitait renforcer sa frontière avec la Syrie, en repoussant les Kurdes et renvoyer les 3.000.000 de réfugiés syriens dans leur pays. Elle complique la situation de l’Iran qui a perdu son principal allié, le Hezbollah, et ses implantations en Syrie. Quant à la Russie, il n’est pas certain qu’elle puisse encore disposer de ses deux bases en Syrie.
Si la chute de Bachar el-Assad a été saluée par une grande majorité des Syriens, les objectifs de ce nouveau pouvoir restaient encore inconnus. Son leader, Abou Mohammed al-Joulani (nom de guerre Ahmad Hussein al-Sharaa) est né en 1982 à Riyad en Arabie Saoudite où son père, qui avait fui le régime d’Hassad al-Assad, travaillait comme ingénieur pétrolier. La famille retourne à Damas en 1989. En 2003, il rejoint Al Qaïda, puis Daech pendant la guerre d’Irak. Arrêté par les Américains, il est emprisonné à Abou Ghraib. Libéré, il retourne en Syrie en 2011, envoyé par Baghdadi, pour promouvoir le djihad. En 2012, il fonde le Front al-Nosra et combat l’armée syrienne. Il s’oppose aux ordres de Baghdadi et rallie Al Qaïda, dont il s’éloigne en 2016. Il crée alors Le Hayat Tahrir al-Cham et s’installe à Idlib. Il va gouverner cette région avec autorité, mais en respectant, bien que sunnite, la liberté de culte des chrétiens et des druzes.
Depuis sa prise de pouvoir, HTS s’est efforcé de rassurer la population en arrêtant les combats, en s’opposant aux pillages, en rouvrant les restaurants et les écoles. Ils s’efforcent de recréer une administration en conservant des fonctionnaires de l’ancien régime et en augmentant leurs salaires de 400%, grâce au financement du Qatar. L’incertitude demeure sur l’avenir des femmes qui sont sous contrôle dans certaines villes tenues par des anciens membres d’Al-Qaïda ou de Daech. Mais à Damas, des femmes se sont vu confier des postes importants, comme la présidence de la Banque centrale ou gouverneur d’une province. L’Archevêque d’Alep se montre plutôt confiant sur la situation des chrétiens après sa rencontre avec Ahmad al-Sharaa.
Les premières déclarations du nouveau dirigeant de la Syrie ont rassuré la population. Il a annoncé que toutes les factions armées seront dissoutes et devront intégrer l’armée. Toutes les armes du pays passeront sous le contrôle de l’État et le service militaire ne sera plus obligatoire.
Mais après 14 ans de guerre, le pays est à reconstruire. Les besoins de la Syrie se chiffrent en centaines de milliards de dollars. On estime que 80% de la population est en-dessous du seuil de pauvreté Les canalisations d’eau et les réseaux d’électricité ont été détruits, certaines villes sont quasiment rasées, l’industrie et l’agriculture sont à remettre complètement sur pied. Selon la banque mondiale, le PIB s’est réduit de 84% depuis 2010. La production de pétrole s’est effondrée. La Syrie n’avait plus pour principale ressource que le trafic de drogue, essentiellement de Captagon, une drogue synthétique qui rapportait au régime quelque 5 milliards de dollars chaque année.
Pour redresser le pays, les nouvelles autorités s’annoncent libérales et pragmatiques sur le plan économique. Elles invitent les industriels et les investisseurs à revenir. Alors qu’il était interdit sous l’ancien régime, le dollar est de retour dans les bureaux de change. qui s’improvisent sur les trottoirs. Les commerçants ont été exemptés de toute taxe pour relancer l’activité.
Al-Sharaa estime à un an le temps nécessaire pour améliorer la situation économique du pays, à trois ans la rédaction d’une nouvelle Constitution et quatre ans pour organiser une élection présidentielle. Un groupe de 7 membres, dont une femme, a été créé, chargé d’élaborer un cadre juridique pour la période de transition. Les décisions prises jusqu’à présent sont bien acceptées par la population et les contacts pris avec les différentes nations sont positives. Les USA et l’UE ont décidé de réduire les sanctions qui avaient été imposées au régime précédent.
La tension est montée, à Damas, entre les autorités syriennes et la communauté druze. Israël menace d’intervenir si les attaques contre les Druzes se poursuivent.
Quant aux kurdes, le commandant des forces démocratiques syriennes (FDS), qui contrôlent le nord-est du pays, Mazloum Abdi, s’est entretenu avec Ahmed al-Sharaa, pour poser ses conditions à sa participation dans la nouvelle Syrie. Il a déclaré à une délégation internationale : « Nos discussions avec Damas portent sur la création d’une Syrie démocratique et pluraliste. Nous nous engageons à ce que les droits du nord et de l’est de la Syrie soient reconnus dans la nouvelle constitution. Nous avons insisté sur l’intégration des FDS, des YPJ et des YPG dans une armée syrienne unifiée, avec comme principale exigence l’inclusion des femmes à tous les niveaux de la structure militaire. L’égalité des sexes a été l’une des réalisations les plus importantes de l’AANES et elle doit être préservée. »
Sur le plan économique : « Nous souhaitons parvenir à des accords équitables sur la gestion des ressources vitales comme le pétrole et le gaz, en veillant à ce que les populations de cette région bénéficient de ces ressources plutôt que des acteurs extérieurs. Notre contrat social est un cadre progressiste qui a déjà démontré son succès en matière de promotion de la coexistence et de l’égalité, et nous pensons qu’il devrait servir de modèle de gouvernance en Syrie [ 2] » Il a aussi évoqué ses inquiétudes quant à l’influence de la Turquie à Damas.
Le nouveau ministre syrien des Affaires étrangères, Asaad Shaibani, a adressé un message en langue kurde sur X. « Les Kurdes de Syrie ajoutent de la beauté et de la lumière à la diversité du peuple syrien. La communauté kurde en Syrie a souffert sous le régime d’Assad. Ensemble, nous pouvons créer un pays où chacun peut ressentir l’égalité et la justice ». C’était la première fois qu’un responsable syrien faisait une déclaration officielle en langue kurde.
Le 10 mars, les autorités syriennes ont annoncé un accord avec l’administration autonome kurde permettant d’intégrer toutes les institutions civiles et militaires du nord-est de la Syrie au sein de l’administration de l’état syrien.
Les premières décisions du nouveau régime permettent d’espérer une évolution positive de la situation en Syrie. Toutefois, les groupes terroristes intégrés au HTS pourraient tenter d’imposer les règles de l’état islamique. L’exemple des Taliban en Afghanistan appelle à la prudence.
Entre le 6 et le 10 mars de violents combats ont eu lieu dans la région de Lattaquié entre les partisants de Bachar al Assad et des membres des milices HTS. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, 1.383 civils, ont été tués, majoritairement des alaouites. Le président syrien a appelé au calme et formé une commission d’enquête indépendante pour identifier les responsables.
4/ Turquie
Du 22 au 24 octobre 2024, la Russie a organisé à Kazan le 16e sommet des BRICS. Trente-cinq pays étaient présents dont vingt-quatre chefs d’État et de gouvernement.
Officieusement, la Turquie a exprimé son intention de rejoindre les BRICS+. La Russie a annoncé que sa candidature serait étudiée et a invité le président Erdogan à y participer. La Turquie étant membre de l’OTAN, cette invitation a suscité des questions et des inquiétudes sur les intentions d’Ankara. Les BRICS+ sont devenus une organisation intergouvernementale en 2009, avec le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine comme membres fondateurs, et ont été rejoints par l’Afrique du Sud en 2011, et récemment en 2024 par l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Éthiopie et l’Iran. Ce groupe représente aujourd’hui 46 % de la population mondiale et environ 36 % du PIB mondial.
Cette candidature de la Turquie montre la volonté d’Ankara de s’affirmer comme une puissance régionale et d’assurer son autonomie stratégique avec une politique étrangère multilatérale. Cette décision est principalement causée par la dégradation des relations entre la Turquie et les pays occidentaux (tentative de coup d’État en 2016, refus des États-Unis de vendre des F 35, arrêt du processus d’adhésion à l’UE depuis 2019, suspensions de la délivrance des visas).
L’intérêt de la Turquie pour les BRICS+ est probablement aussi économique. Cela lui permettrait de diversifier ses relations commerciales à l’heure où l’économie mondiale se tourne de plus en plus vers les pays extérieurs à l’Occident. Or, les échanges avec ces pays en 2023 ne représenteraient que 60 % des échanges avec l’UE et le système financier turc est, pour l’instant, fortement intégré au système occidental. Quant aux échanges avec la Chine, en 2023, les exportations turques représentaient 4,5 milliards de dollars, tandis que ses importations s’élevaient à 40 milliards de dollars.
La Turquie a aussi autant de désaccords avec la Russie qu’avec les pays occidentaux : opposition sur le conflit syrien, la Libye et les livraisons d’armes à l’Ukraine. Il semble que cette participation de la Turquie aux BRICS+ relève davantage d’une stratégie géopolitique et économique, plutôt que d’une rupture avec l’Occident puisqu’elle frappe à nouveau à la porte de l’UE. Ankara a aidé le départ des troupes russes après la chute de Bachar el-Assad, trouvant ainsi un équilibre entre ces deux voies.
Depuis le début de ce mois de mars, des arrestations se multiplient visant des journalistes, des élus de l’opposition, des maires et également des grands patrons. Le maire d’Istanbul est également menacé par le gouvernement en vue de l’empêcher d’être candidat à la prochaine élection présidentielle.
Turquie et Kurdistan
Le conflit entre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et la Turquie remonte à 1984. Les négociations, entamées en 2010, ont échoué et déclenché une reprise des conflits à l'été 2015, faisant plus de 40 000 morts.
Le 22 octobre 2024, Devlet Bahçeli, leader du parti ultranationaliste turc (MHP), en coalition avec l'AKP, (le parti du président Erdogan depuis 2018), s'est prononcé en faveur de la libération du chef du PKK Abdullah Öcalan, emprisonné depuis 1999, en échange d'une dissolution totale du PKK. Le lendemain, une attaque menée par deux terroristes (un homme et une femme) contre une entreprise d'armement, Aerospace Industries, située dans la banlieue d'Ankara, a fait 5 morts et 22 blessés, en plus des deux assaillants. Selon L'Orient-Le Jour, le PKK a revendiqué l'attaque.
La Turquie a répliqué le lendemain en bombardant des « cibles » du PKK dans le nord de la Syrie et en Irak, tuant 17 personnes, dont 15 civils, dans le nord-est de la Syrie. Le ministre de la Défense Yasar Guler a déclaré jeudi que 47 cibles présumées du PKK ont été détruites dans les frappes aériennes – 29 en Irak et 18 en Syrie. Selon M. Abdi, le chef des Forces démocratiques syriennes (FDS) et l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH), une centaine de frappes ont touché des positions des forces kurdes, ainsi que des centrales électriques, des installations pétrolières et des magasins. L'objectif était d'affaiblir l'administration kurde afin de forcer la population à partir [3]. Les FDS contrôlent une zone kurde semi-autonome où sont également déployées des forces américaines, le plus important contingent de la coalition internationale anti-jihadiste en Syrie. Les Kurdes regrettent le manque de réaction des forces américaines et s'inquiètent de la réélection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, qui ne les a pas soutenus lors de son premier mandat.
Ankara et HTS ont tous deux exigé le retrait des éléments des FDS liés au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) – qui luttent pour l’autonomie kurde en Turquie depuis 1984 – et ont plaidé pour le désarmement du groupe, éventuellement par le biais de son intégration au ministère syrien de la Défense. Alors que la Turquie, l’UE et les États-Unis classent le PKK comme une organisation terroriste, les puissances occidentales soutiennent les groupes affiliés au PKK en Syrie depuis 2014 pour combattre le groupe État islamique.
Malgré la rhétorique du président Erdogan sur l’élimination des menaces terroristes en Syrie, Ankara semble préférer une solution nuancée plutôt qu’une intervention militaire à grande échelle contre les FDS. Les pourparlers entre la Turquie et Abdullah Öcalan se sont poursuivis et selon des sources turques, Öcalan devrait faire une déclaration fin février, demandant au PKK de désarmer. Des leaders du PKK ont confirmé qu’ils attendaient cette déclaration pour décider. Une telle décision permettrait aux FDS d’être intégrés dans la nouvelle armée syrienne comme le demande al-Sharaa.
Le 25 février, Ocalan déclare qu’il est temps de faire la paix : « Tous les groupes doivent désarmer et le PKK doit se dissoudre. » Le président du Kurdistan irakien, Barnazi, et le chef du FDS, Mazloum Abdi ont salué cette décision qui met fin à une guerre qui dure depuis 40 ans. Cet appel à la paix a permis d’intégrer les kurdes de Syrie et du FDS au sein de la nouvelle organisation syrienne sans déposer leurs armes et de reprendre les négociations entre la Turquie et les kurdes de Turquie sur les revendications sociales et culturelles de cette communauté qui représente 20% de la population. Il reste aussi à s’assurer que les combattants du PKK, repliés dans les montagnes, respecteront les ordres de leur ancien chef. Le PJAK (Parti pour une vie libre au Kurdistan) a soutenu l’appel d’Ocalan mais n’a pas annoncé un cessez-le-feu. Un congrès est prévu pour prononcer la dissolution, mais le PKK le juge impossible en raison de la poursuite des bombardements par la Turquie.
Des affrontements se poursuivent également entre des mercenaires de l’Armée nationale syrienne (ANS) et les FDS. Des extrémistes existent aussi au sein de l’AKP, le parti d’Erdogan.
Turquie et Israël
En 2022, Israël et la Turquie ont rétabli leurs relations diplomatiques et leurs ambassadeurs, en partie en raison de la crise économique de la Turquie et d’un rapprochement plus large avec les pays de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, ainsi que des intérêts stratégiques des deux gouvernements dans la lutte contre l’Iran. Malgré la rhétorique anti-israélienne, l’administration d’Erdoğan a reconnu l’importance stratégique du maintien des relations avec Israël, quelle que soit sa politique palestinienne.
Les attentats du 7 octobre ont déclenché une crise internationale, aggravant encore davantage les relations déjà fracturées entre la Turquie et Israël. Erdoğan a d’abord adopté une position modérée. Dans un discours à Ankara, il a appelé Israéliens et Palestiniens à agir avec retenue. Mais peu de temps après, Erdoğan a changé de rhétorique, qualifiant les actions d’Israël à Gaza de génocide et de crimes de guerre en se rangeant du côté des Palestiniens.
Les discours d’Erdoğan sont devenus plus provocateurs, qualifiant Israël d’État terroriste et comparant ses dirigeants à des tyrans, tandis que les actions de son gouvernement sont restées relativement contrôlées, révélant un décalage entre les déclarations enflammées et la politique réelle. En d’autres termes, il s’agissait de discours adressés au public turc, mais sans être suivi d’action.
Les échanges commerciaux entre la Turquie et Israël sont l’exemple le plus flagrant de ce fossé entre les paroles et les actes. Malgré les allégations selon lesquelles la Turquie aurait suspendu ses échanges avec Israël en signe de protestation contre ses actions à Gaza, des journalistes d’investigation ont révélé que les échanges entre les deux pays n’ont pas complètement cessé, mentionnant que le fils d’Erdoğan aurait continué à commercer avec Israël après le 7 octobre. Les marchandises turques ont continué à arriver en Israël, souvent sous prétexte d’être destinées à la Palestine. Cette révélation montre que les considérations géopolitiques ont été gérées de manière à limiter les retombées économiques directes.
Lorsque des manifestants ont agi indépendamment des rassemblements organisés par le gouvernement, les autorités sont intervenues, allant jusqu’à arrêter des manifestants anti-israéliens. Pour Ankara, les manifestations visaient davantage à se forger une image auprès de la communauté internationale qu’à s’opposer réellement à Israël. L’objectif d’Erdoğan était vraisemblablement de maintenir une position propalestinienne pour satisfaire sa base politique tout en empêchant des troubles contre son gouvernement.
Le soutien d’Ankara au Hamas a été un point de discorde majeur, Erdogan défendant le groupe comme un mouvement de résistance légitime et, après le 7 octobre, les louant comme des libérateurs tout en condamnant les actions d’Israël à Gaza comme comparables aux atrocités historiques des croisades et de la Seconde Guerre mondiale. Cela reflète l’ambition d’Erdogan de se positionner comme un leader de l’oumma, en utilisant des récits religieux et historiques pour rallier un soutien national et régional. Bien que les relations avec Israël n’aient pas été officiellement dégradées, les tensions se sont accrues avec le retrait des ambassadeurs et le soutien de la Turquie à la plainte pour génocide déposée par l’Afrique du Sud contre Israël auprès de la Cour internationale de justice (CIJ), ajoutant une pression supplémentaire, avec des conséquences incertaines à long terme. Malgré la détérioration des relations diplomatiques, Erdoğan a pris garde à ne pas rompre complètement les liens économiques avec Israël. Le transit du pétrole azerbaïdjanais via la Turquie vers Israël n'a pas été affecté.
Qui plus est, les bombardements israéliens en Syrie qui ont détruit les unités des gardiens de la révolution iraniens et du Hezbollah ont facilité l’offensive du HTS soutenue par la Turquie.
Turquie et l’Égypte
Interrompues à l'été 2013 après le coup d'État de l'armée égyptienne et la destitution des Frères musulmans qui avaient été légitimement élus, les relations entre la Turquie et l'Égypte ont progressivement repris depuis le printemps 2021. Plusieurs dossiers opposaient les deux États : opposition sur le conflit libyen, coopération de l'Égypte avec la Grèce, Chypre, Israël et la Jordanie pour l'exploitation des hydrocarbures, relations cordiales de la Turquie avec l'Éthiopie dont les relations avec l'Égypte et le Soudan étaient tendues en raison du barrage sur les eaux du Nil.
La visite du président Erdogan au Caire en février 2024 et celle du président Sissi à Ankara en septembre ont permis de résoudre ces divergences et marqué la réconciliation entre les deux pays avec la signature d'accords commerciaux et d'achats d'armes par l'Égypte. Des difficultés persistent toujours sur les hydrocarbures et la Libye. Sur la situation à Gaza, les points de vue des deux présidents convergent, mais si l’Égypte est au cœur des négociations pour parvenir à un cessez-le-feu et à la libération des otages, la violence des déclarations d’Erdogan l’empêche de participer aux négociations.
Turquie maritime
Cette dernière décennie, Ankara s’est lancée dans une stratégie maritime ambitieuse baptisée « Patrie bleue », montrant sa détermination à affirmer ses intérêts en Méditerranée orientale, en mer Égée et en mer Noire. En 2019, la Turquie avait signé un accord avec l’union nationale libyenne sur une zone économique exclusive (ZEE) impactant largement les zones grecques et égyptiennes. En réponse, la Grèce et l’Égypte ont signé un accord bilatéral selon leur propre processus de délimitation. Avec la chute de Bachar El-Assad, la Turquie souhaite conclure un accord de délimitation maritime avec la Syrie qui risque de pénaliser Chypre.
Pour soutenir ses ambitions maritimes, la Turquie a investi massivement dans sa Marine qui est devenue l'une des plus avancées de la région. Le programme MILGEM comprend la construction de 4 corvettes déjà opérationnelles et de 8 frégates de classe Istanbul. A cela s’ajoute l’acquisition de six sous-marins de classe Reis de type allemand 214, dotés du système AIP, qui seront construits d'ici 2029, ainsi que du nouveau navire d'assaut amphibie, l'Anadolu, en service depuis 2023, construit avec l’aide du chantier espagnol Navantia. Outre ces programmes, la Turquie a également développé une large gamme de navires de surface et sous-marins sans pilote, reflétant son adoption plus large de la technologie des drones. Le développement ultérieur comprend la construction du destroyer de défense aérienne TF 2000. La construction d’un porte-avions de 60.000 tonnes et d’une longueur de 285m est planifié. Ces programmes porteront la flotte de la marine turque à 209 navires.
La Méditerranée orientale, riche en réserves de gaz naturel, intéresse particulièrement la Turquie. Elle y déploie des navires de recherche sismique et de forage dans des eaux contestées. N’ayant pas signé la Convention de Montego Bay, elle déploie des forces navales pour escorter ses navires d’exploration et de forage afin de contrer toute tentative d’autres nations d’exploiter ce qu’elle considère comme ses droits légaux notamment contre la Grèce et Chypre, mais aussi Israël et l’Égypte.
En mer Noire, la Turquie a établi, en 2024, une collaboration avec la Roumanie et la Bulgarie pour créer une force opérationnelle de lutte contre les mines (MCM) et sécuriser ainsi les détroits du Bosphore et des Dardanelles dont elle assure la sécurité. Cette initiative montre le rôle de la Turquie dans l’OTAN pour la mer Noire et sa volonté de coopérer avec ses alliés régionaux pour atténuer les menaces. Mais elle interdit l’accès de la mer Noire aux navires de l’OTAN, récemment deux chasseurs de mines britanniques destinés à l’Ukraine.
La Turquie est en concurrence avec la Russie en mer Noire et dans le Sud du Caucase ce qui complique leurs relations. La Russie est en effet obligée de respecter la Convention de Montreux sous contrôle de la Turquie. Bien que la Turquie se soit abstenue d’imposer des sanctions contre la Russie lors du conflit avec l’Ukraine, elle a interdit aux navires militaires russes d ‘accéder en mer Noire et a laissé transiter les navires transportant les céréales exportées par l’Ukraine. En revanche, elle continue d’acheter du pétrole et du gaz Russe et de contourner les sanctions.
La stratégie d’Erdogan reste encore ambiguë. Il continue de s’aligner sur l’OTAN et de négocier un accès à l’UE, tout en gardant des liens avec la Russie en participant au sommet des BRICS et en s’affirmant comme un leader du Moyen Orient. La Turquie cherche un équilibre entre tous les acteurs et à maintenir un rôle de médiateur qui lui permette de défendre ses intérêts.
La Turquie prévoit aussi de renforcer sa position régionale et de favoriser les relations avec les nations du Moyen-Orient, d’Afrique et au-delà.
5/ Iran
Acteur majeur de la lutte contre Israël [4] , l’Iran a pris le temps de préparer sa stratégie en profitant des évolutions de situations au Proche-Orient. Les premiers déploiements de Gardiens de la Révolution (ou Pasdaran) en Syrie et au Liban remontent à 1982. A cette époque, Hafez el-Assad avait de bonnes relations avec l’ayatollah Khomeiny. L’arrivée des Pasdaran à Baalbek et leur installation dans une caserne, sous le parrainage du régime syrien, marque le début de l’activité iranienne au Liban, dont l’objectif était de changer l’identité du Liban en pleine guerre civile. Les Gardiens de la Révolution allaient rester dans les deux pays et contribuer à l’élaboration du Hezbollah au Liban-sud.
L’intervention des Américains en Irak en 2003, avec la complicité de l’Iran [5] , et la mort de Saddam Hussein en 2006 ont permis à l’Iran de s’infiltrer en Irak et de permettre à la majorité chiite de prendre le pouvoir et de créer des milices chiites armées par Téhéran. Elles rejoindront l’armée iraquienne en 2016.
L’Iran est désormais présent en terres arabes. Téhéran intervient en 2011 pour soutenir Bachar el-Assad dès le début de la guerre civile face aux opposants et aux djihadistes de Daech. Outre le soutien au régime syrien, l’objectif de l’Iran est bien de s’attaquer à Israël. Les Gardiens de la Révolution vont continuer à équiper et entrainer les combattants en créant un « axe de résistance » en Syrie qui comprend le Hezbollah, le Hamas et un peu plus tard les Houthis au Yémen. Avec le soutien des milices chiites, du Hezbollah et de l’armée de l’air Russe, le régime de Bachar el-Assad a pu tenir.
Plusieurs assassinats de hauts responsables ont désorganisé les différents mouvements de « l’axe de résistance » - Qasem Soleimani, commandant des Gardiens de la révolution tué sur ordre de Donald Trump le 3 janvier 2020 à Bagdad ; deux généraux iraniens ainsi que 15 autres personnes tuées lors du bombardement israélien du consulat iranien à Damas, le 1 avril 2024 ; mort du président iranien, Ebrahim Raïssi, et du ministre des Affaires étrangères, Hossein Amir-Abdollahian, le 19 mai 2024, dans un accident d’hélicoptère ; Ismaïl Haniyeh, chef du Hamas le 31 juillet 2024 à Téhéran ; Hassan Nasrallah chef du Hezbollah, le 27 septembre à Beyrouth ; Yahya Sinouar, nouveau chef du Hamas, à Gaza le 18 octobre 2024.
Dans la nuit du 25 au 26 octobre, Israël a répondu aux attaques de drones et de missiles lancées par l'Iran le 1er octobre en réponse à l’assassinat du chef du Hamas. Contrairement aux annonces initiales de Netanyahou visant les sites nucléaires et pétroliers iraniens, les frappes israéliennes ont visé des cibles militaires. Ce changement d’objectifs est lié à la pression des autorités américaines qui s’opposaient aux attaques contre les sites nucléaires et pétroliers. Antony Blinken avait déclaré qu’il était « très important qu’Israël réponde d’une manière qui ne crée pas une plus grande escalade ».
La chute du régime de Bachar el-Assad et son départ pour la Russie ont fini d’achever « l’axe de résistance » de l’Iran. Sa stratégie d’élimination d’Israël s’est effondrée avec l’affaiblissement du Hamas et du Hezbollah et son retrait forcé de Syrie. Avec une grave crise économique et des manifestations incessantes de sa population, la République islamiste d’Iran est en danger. Le guide suprême de la Révolution, l’ayatollah Khamenei a 85 ans et devra trouver un successeur. L’élection d’un président réformiste, Massoud Pezeshkian, a laissé espérer une autre politique, plus proche des revendications de la population. Certains observateurs pensent que le régime est à bout de souffle, d’autres estiment qu’il détient de suffisamment de pouvoir pour perdurer. En attendant, l’Occident a renforcé les sanctions contre l’Iran.
Depuis 1980, l’Iran et les Etats-Unis n’ont plus de relations diplomatiques. En 2018, Trump s’était retiré de l’accord sur le programme nucléaire iranien et avait rétabli les sanctions. Une lettre de Donald Trump devrait bientôt parvenir aux dirigeants iraniens par le biais d’un pays arabe.
Les attaques de navires par les Houthis ont repris le 16 mars en réponse aux bombardements israéliens sur Gaza. Des drones ont été envoyés sur le porte-avions américain USS Harry Truman et sur Israël. Plusieurs bombardements américains sur Saada ont fait 53 morts et 98 blessés. Washington exige de l’Iran l’arrêt des attaques Houthis.
Nucléaire
L'Iran annonce toujours que son programme nucléaire est entièrement pacifique. Mais depuis que Donald Trump a abandonné l’accord négocié en 2015, qui limitait ses activités nucléaires en échange de la levée de certaines sanctions économiques, le programme a considérablement évolué. L’accord autorisait un uranium enrichi à 3,67%, utilisé pour les centrales nucléaires. L'AIEA pense que l'Iran peut désormais produire de l'uranium enrichi à 60 %, sachant qu’il faut atteindre 90% pour fabriquer une bombe nucléaire. Selon Darya Dolzikova [6] « Nous ne savons pas à quel point l'Iran est proche d'une arme nucléaire livrable. Mais l'Iran a acquis de nombreuses connaissances qu'il sera très difficile de faire reculer ».
Se sentant isolé, l’Iran a signé un partenariat stratégique avec la Russie le 17 janvier 2025. Outre les domaines concernant l’énergie, la finance, l’agriculture et l’industrie, l’accord comprend aussi la coopération militaire et les échanges concernant l’utilisation pacifique de l’énergie atomique. Cet accord suffira-t’il à maintenir le pouvoir des ayatollahs ? L’année 2025 sera peut-être décisive.
Le 14 mars, la Chine a réuni des représentants de Moscou et de Téhéran pour discuter du nucléaire iranien. La Chine et la Russie s’inquiètent des menaces de Trump et ne veulent pas que l’Iran dispose de l’arme nucléaire. Ils veulent savoir quelles sont les intentions des mollahs et appellent à la levée des sanctions et à la reprise des négociations.
6/ Arabie Saoudite
Le rapprochement entre Israël et l’Arabie Saoudite, dans le cadre des accords d’Abraham est sans doute à l’origine de l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023. Si Benjamin Netanyahu pense encore qu’un accord entre les deux pays serait proche, l’Arabie Saoudite écarte toute normalisation avec Israël sans la création d’un état Palestinien. Les propositions de Donald Trump d’envoyer les Palestiniens en Égypte et en Jordanie et de faire de Gaza une « Côte d’Azur du Moyen-Orient » ont été rejetées par l’ensemble des intéressés. Dans son intervention devant la Choura, le 18 septembre dernier, le Prince Mohammed ben Salman avait condamné « les crimes des forces d’occupation israéliennes contre le peuple palestinien » et avait précisé que l’Arabie saoudite n’entretiendrait pas de relations diplomatiques avec Israël avant la création d’un État palestinien indépendant, qui aura Jérusalem-Est pour capitale.
Le rapprochement avec la Russie sur les prix du pétrole et lors du sommet des BRICS où l’Arabie Saoudite était représentée par son ministre des Affaires étrangères, Fayçal ben Farhan Al Saoud, devrait faire réfléchir. La volonté du Prince Mohammed Ben Salmane de moderniser son pays et de l’ouvrir au monde pourrait l’affranchir des Etats-Unis, remettre en cause un pacte de défense en négociation depuis plusieurs années et le tourner vers d’autres pays.
L’organisation, à Djeddah, des discussions sur les accords de paix en Ukraine montre l’importance prise par l’Arabie Saoudite sur l’échiquier mondial, capable de réunir les représentants des grandes puissances avec lesquelles ils maintiennent des relations.
7/ Égypte
L’Égypte a largement contribué, avec le Qatar, aux négociations pour la libération des otages israéliens et à l’accueil des Palestiniens lors des bombardements de Gaza par Tsahal. Comme tous les pays arabes, Le Caire s’est fortement opposé aux propositions de Donald Trump.
Le pays souffre de la diminution du trafic maritime, en raison des attaques des Houthis au sud de la mer Rouge. Le tourisme, en revanche, a fortement repris en 2024 avec un bilan de 15 milliards de dollars. Les tensions continuent avec l’Éthiopie sur les négociations du barrage du Haut Nil. Outre 120.000 palestiniens, le pays accueille 1,2 million de réfugiés qui ont fui la guerre au Soudan.
En Méditerranée l’Égypte, qui a délimité sa ZEE avec la Grèce et Chypre, considère les revendications maritimes de la Turquie comme agressives et l’expansion navale du Caire vise à contrebalancer l’influence turque, malgré la rencontre récente des deux Présidents. Le Forum du gaz de la Méditerranée orientale (EMGF), qui comprend l’Égypte, la Grèce, Chypre, Israël, l’Italie, la Jordanie, la France et l’Autorité palestinienne, exclut toujours la Turquie.
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ANNEXE
Téhéran se prépare à affronter les « pressions » de Trump publiées dans le décret du 5 février 2025 :
1. Empêcher l’Iran d’obtenir des armes nucléaires et des missiles balistiques (ICBM).
2. Neutraliser le réseau terroriste mondial et la campagne d’agression régionale de l’Iran.
3. Perturber et affaiblir le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et ses forces mandataires en leur coupant les ressources financières.
4. Contrer le programme de développement de missiles de l’Iran et d’autres avancées en matière d’armes asymétriques et conventionnelles.
La directive attribue des responsabilités spécifiques aux agences gouvernementales américaines pour mettre en œuvre la stratégie de pression maximale [7].
1. Département du Trésor américain – Sanctions financières et économiques - Mandat
• Imposer immédiatement des sanctions à toute entité violant les restrictions liées à l’Iran.
• Mettre en œuvre une campagne de sanctions agressive pour priver l’Iran et ses mandataires de ressources financières.
• Réviser, modifier ou annuler toute exemption ou licence qui apporte un soulagement financier à l’Iran.
• Publier des directives actualisées à l’intention des institutions financières mondiales, des compagnies maritimes et des assureurs, les avertissant des risques liés à l’engagement avec des entreprises liées à l’Iran.
• Maintenir l’Iran sous les contre-mesures du Groupe d’action financière (GAFI), en garantissant une surveillance financière accrue pour empêcher les flux de revenus illicites de Téhéran.
2. Département d’État américain – Restrictions diplomatiques et commerciales - Mandat
• Réduire à zéro les exportations de pétrole de l’Iran, y compris les expéditions vers la Chine et d’autres acheteurs.
• Annuler toutes les dérogations aux sanctions, en particulier celles qui bénéficient aux secteurs économique et financier de l’Iran, y compris les dérogations liées au projet de port iranien de Chabahar.
• Mener un effort diplomatique mondial pour isoler davantage l’Iran, y compris au sein d’organisations internationales telles que les Nations Unies.
• Perturber les liens financiers de l’Iran avec l’Irak et les États du Golfe, en veillant à ce que l’Iran ne puisse pas contourner les sanctions américaines via les réseaux commerciaux régionaux.
3. Représentant permanent des États-Unis auprès des Nations Unies – Rétablissement des sanctions mondiales
L’ambassadeur des États-Unis auprès de l’ONU a été chargé de :
• Travailler avec des alliés clés pour déclencher le mécanisme de retour à l’ordre du jour, en rétablissant les sanctions et restrictions internationales précédemment levées dans le cadre du Plan d’action global commun de 2015 (JCPOA).
• Tenir l’Iran responsable de la violation du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP).
• Convoquer régulièrement des sessions du Conseil de sécurité de l’ONU pour souligner les menaces que représente l’Iran pour la sécurité mondiale.
4. Ministère de la Justice des États-Unis – Mesures juridiques et d’application de la loi
• Enquêter sur les réseaux financiers et logistiques liés à l’Iran et opérant aux États-Unis et dans le monde et les poursuivre.
• Saisir les cargaisons illicites de pétrole iranien transportées en violation des sanctions.
• Identifier et geler les avoirs de l’État iranien aux États-Unis et à l’étranger.
• Inculper et poursuivre les dirigeants et les membres des groupes terroristes soutenus par l’Iran, notamment le Hezbollah et le Hamas.
• Perturber les activités d’espionnage, les cyber activités et les opérations d’influence étrangère iraniennes ciblant les institutions américaines.
5. Département du Commerce des États-Unis – Application du contrôle des exportations
• Mettre en œuvre des mesures strictes de contrôle des exportations pour empêcher l’Iran d’acquérir des technologies et des composants de qualité militaire.
Les justifications de l’administration Trump pour une pression maximale - Le mémorandum cite l’implication de l’Iran dans le terrorisme, la déstabilisation régionale et la prolifération nucléaire comme raisons du changement de politique. Trump a souligné : « L’Iran reste le principal État soutenant le terrorisme dans le monde et a aidé le Hezbollah, le Hamas, les Houthis, les talibans, Al-Qaïda et d’autres réseaux terroristes. »
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NOTES
[1] Remplacé par Naïm Qassem
[2] Medya News – 28 janvier 2025
[3] Population kurde : 13,1 millions en Turquie, 9,2 millions en Iran, 4,7 millions en Irak, 1,2 million en Syrie
[4] Voir les déclarations de Mahmoud Ahmadinejad Président iranien de 2005 à 2013
[5] CFRI – Antoine Buzat – La politique iranienne de l’Iran, de 2003 à nos jours – 15 avril 2022
[6] Darya Dolzikova est chercheuse en prolifération et politique nucléaire au Royal United Services Institute de Londres.
[7] Source – Conseil National de la Résistance Iranienne (CNRI) – Mahmoud Hakamian – 6 février 2025
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